Une identité dans la peau d'une vitre.

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Message  Azilis le Mer 23 Oct 2019 - 17:49

La boîte aux corps qui s'achètent et qui se vendent ; dans cette boîte dissociée du temps, Irina Dorki vend ses instants de mort au plus offrant, et ses ongles sont à l'image du décor: factices. Elle n'a plus de griffes, ni d'écorce depuis très longtemps.

Machinalement, mécaniquement, jour et nuit, Irina s'habille et se déshabille.
Elle n'a que vingt ans. Sa peau blanche est en transparence sur un vide d'ombre. Elle ne ressent plus rien : ni émotion, ni passion, ni sentiment. Elle se vend et se salit d'excrétions, de souffles rauques jusqu'au vomissement.

Elle ne sombre plus, puisqu'elle est au fond. Depuis qu'elle a été vendue, son coeur est pierre et son corps, machine. Elle sait qu'elle n'est plus rien, rien qu'un revenu pour monstres à crocs de chien qui transforment leurs proies en lambeaux.

Au tout début de sa capture, sa mémoire du temps passé resurgissait encore. Irina a cru réentendre la voix de ses grand-parents, saisir le visage de sa mère, elle croit avoir entendu des éclats de rire ; mais était-ce les siens ?

Aujourd'hui, plus rien de tout cela : les paupières de ses souvenirs anciens se sont refermées à jamais.
Irina est entre le vide et le néant, dans le rien.

De transfert en transfert, elle est arrivée dans ce pays dont elle ne connaît pas la langue. Ses papiers sont au nom d'Irina Dorki : ce n'est pas son vrai nom.
Elle n'a pas de droit, elle n'a pas de choix.
Elle doit se fondre dans un rôle et surtout ne pas s'y écarter, à la moindre faute elle se retrouvera en face de ses exploiteurs. Elle sait comment, ils traitent les filles rebelles : elles sont shootées à mort, et on ne les revoit plus.

- Mais qu'est ce qui retient sa rébellion ?
- A t'elle encore une racine de survie ?
- Pourquoi, résister se dit-elle ?

Irina, n'a qu'un seul fil de retenu et d'accroche ; elle préfère être en autonomie face à sa mort. Elle a choisi le poison lent, elle a décidé de se nicotiniser à fond, inexorablement, mais en prenant bien soin de se laver les mains et les dents ; aucun  écart sur la marchandise, n'est toléré.
Sa vraie drogue est cette fumée blanche qui l'entoure d'invisibilités. Elle s'échappe pour quelques secondes, aux abus, aux violences, au tombeau des pratiques, aux billets froissés monnayant cette monstruosité ordinaire.

Mardi :

La vie d' Irina Dorki est sortie du lieu de ses pratiques : elle se retrouve en face d'un policier et d'un interprète.
C'est la deuxième rafle qu'elle  subit en un an ; elle sait à quoi s'attendre : dans ce pays la loi ne les condamne pas vraiment, comme ses collègues prostituées, elle sera relâchée.

Mais elle subit la même liste de question qu'auparavant.

- Qu'elle âge a-t'elle ?
- Depuis combien de temps séjourne t'elle, dans ce pays ?
- Est-ce qu'elle se drogue ?
- Qui sont ses patrons ?
- A-t'elle un HIV positif ou négatif ?
- Où est elle née ?
- A-t'elle de la famille ?
- Et il en termine avec cette question : quel est ton vrai nom ?

Elle ne s'attendait pas à subir une réaction aussi perturbante à l'énoncé de cette question.
Elle aurait pu répondre simplement, comme la dernière fois : "je m'appelle Irina Dorki" , mais il y a eu un blanc, un vide.
Par l'intermédiaire de l'interprète, le policier lui a reposé la même question, mais son trouble n'a fait que s'intensifier , une peur panique s'est diffusée en elle, rendant encore sa peau plus blanche.
Elle était en paralysie de langue par rapport à son vrai nom et dans cette absence de sens, elle s'est vue tombée en avant.


Mercredi.

Elle s'est réveillée seule, dans une chambre d'hôpital , elle a regardé le cathéter relié à son bras, elle a tourné sa tête pour regarder le flacon de solution puis le cadre de sa chambre.
Le soleil éclairait le pied de son lit. Elle ne ressentait aucune angoisse.


Les jours se sont écoulés. Le personnel médical n'avait que sourire pour elle, mais elle était encore incapable de leur rendre.
Pendant son temps d'hospitalisation, un policier et une policière en civil accompagnés d'une femme interprète sont venus l'interroger. On lui a bien expliqué la procédure et la protection qu'elle pouvait bénéficier : elle a accepté.
Le policier a actionné son appareil d'enregistrement, et de suite aux premières questions : les mots se sont mis à coule, tel un fleuve. Elle parlait sur un ton monocorde, sans exprimer la moindre émotion et dans ce flot, il y avait, la violence jusqu'à la torture, les viols, la drogue et la mort à bout portant.
Elle ressentait dans les regards de l'interprète et des deux policiers, leur ébranlement : ses réponses étaient toujours suivies par de
très longs silences.

Au bout de ses quinze jours d'hospitalisation, on lui a annoncé son transfert, mais pour Irina tout ce qui était synonyme de transfert, de départ, de déplacement équivalait à l'enfer et lorsqu'elle a compris qu'elle devait quitter son petit océan de paix, son corps s'est raidi automatiquement ; très vite la femme interprète, le médecin et l'infirmière de service lui ont patiemment et longuement expliqué, ce qu'ils avaient prévu, et elle s'est rassurée.

Aujourd'hui, Irina Dorki est en maison de convalescence, dans un centre adapté. Elle a sa chambre et on s'occupe d'elle comme un bébé : " shampoing, coiffure, brushing, ongles et jusqu'à essuyer son corps quand elle sort du bain".

Elle n'a pas encore rencontré d'autres filles, comme elle. Une femme qui connaît un peu sa langue, lui a dit de ne pas s'inquiéter, que son isolement n'était que temporaire, qu'elle était au tout début d'un processus de reconstruction et que tout se passerait bien pour elle.
Par l'intermédiaire de cette dame, elle s'est mise à apprendre quelques mots et quelques phrases dans la langue de ce pays, non sans quelques résistances, car cela lui rappelle de très mauvais souvenirs, mais içi le ton de cette langue n'est pas celui des hommes, ce parler est celui des femmes : le toucher aussi.

On est au début de l'année nouvelle et dans le tiroir du chevet de sa chambre, il y a cette boîte aux chocolats. Elle reste étonnée de ce qu'elle ressent quand elle porte vers sa bouche la friandise, quand elle la croque ; elle n'ose pas encore prononcer le mot qui traduit la chose, mais cela ne saurait tarder.
Depuis son séjour à l'hôpital, on la traite contre sa dépendance au tabac, et il lui semble qu'elle a retrouvé du goût.

On est en janvier, elle s'approche de la fenêtre, mais il n'y a pas encore de neige dehors, mais elle sent qu'il fait très froid.
Elle ne sait pas vraiment, où elle se situe dans ce pays, peut-être n'est elle pas loin du grand océan qu'elle n'a jamais vu de ses yeux.
Malgré le double vitrage, la fenêtre est légèrement embuée : instinctivement elle a posé son front contre la vitre, cela lui a fait du bien et elle a esquissé son premier sourire quand elle a vu la marque laissée et lentement, en dessous de cette empreinte et pour la première fois depuis très longtemps, elle a inscrit contre la brume du carreau son vrai prénom.


Elle ne sera jamais plus : " Irina Dorki".

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Message  Jackie le Sam 26 Oct 2019 - 9:15

Très touchant et joliment écrit.
Merci.

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Message  Azilis le Sam 26 Oct 2019 - 11:39

Merci Jackie merc
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Message  galwenne le Dim 27 Oct 2019 - 18:01

un texte poignant comme un requiem d'une autre vie..
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Message  Azilis le Dim 27 Oct 2019 - 18:19

Comme le noir et le blanc avec comme charnière le trouble avant changement.

Merci de m'avoir répondu galwenne.
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Message  Annabelle46 le Dim 27 Oct 2019 - 23:01

Une plongée dans le noir et ce qui devrait être le désespoir, et une sortie vers la lumière.

Encore une narration prenante qui nous transporte loin.

Bises.
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Message  Azilis le Lun 28 Oct 2019 - 8:14

Ta réponse Annabelle, m'entraîne à relier cette "peau de vitre" avec la lumière, je n' y avais pas pensé.
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